Du jeudi 25 au dimanche 28 mai, des laïcs et pasteurs protestants de toute la France se sont réunis en Synode national à Paris, dans l’enceinte de l’Ecole Alsacienne et au Temple de Pentemont. Le vendredi 26 mai à 20h, une conférence-débat a été organisée sur le thème: «Demain l’Eglise… ruptures et continuités». L’un des intervenants était le sociologue Sébastien Fath, spécialiste du Protestantisme évangélique. Son intervention n’a pas manqué d’interpeller.
Le président du Conseil national de l'Eglise Réformée de France (ERF), Marcel Manoël, a déclaré lors de l’ouverture du synode, être ravi de la croissance du mouvement évangélique en France. «Depuis plusieurs années, on parle de la ‘’montée évangélique’’ qu'on oppose volontiers au déclin inéluctable des églises dites ‘’historiques’’», a lancé le pasteur Manoël, avant d’assurer à l’auditoire que «loin de voir une menace ou une concurrence», il se réjouit de «cette croissance évangélique et de ce dynamisme, même si parfois il nous bouscule de façon pas très agréable!». Et finalement, il a partagé cette interrogation aux luthéro-réformés présents lors de cette rencontre: «ne sommes-nous pas les héritiers de toute une série de mouvements de réveil, mal vus et souvent rejetés par l'Eglise officielle?». Le sondage CSA/LaCroix/Réforme, publié en avril dernier, a rassuré quant à lui l’Eglise protestante traditionnelle sur la question évangélique. En interrogeant une portion de «proches du Protestantisme», celui-ci aurait permis de corriger «l’image caricaturale, parfois complaisamment répandue, d’un Evangélisme entièrement aligné sur les canons éthiques et politiques du néo-conservatisme américain»
Deux «monstres» bien différents!
Le sociologue Sébastien Fath a commencé son discours en rappelant le contexte de la Réforme, où le Protestantisme à cette époque, était perçu comme un «monstre» par le poète Ronsard. Un «monstre» qui «divise la sœur contre la sœur, et arme le frère contre le frère». Après ce survol historique très succinct, Sébastien Fath s’est complu quant à lui, à l’usage d’une certaine figure de rhétorique: la métaphore. «Le Protestantisme luthéro-réformé», affirme-t-il, «c’est un peu ET, ce personnage de science-fiction inventé par Steven Spielberg en 1982. Cette image d’ET est notre premier portrait robot, notre premier idéal-type. Le second, qui renvoie aux évangéliques, se présente sous les traits d’un diplodocus, colosse préhistorique de l’ère jurassique». Si la comparaison paraît de prime abord étonnante, l’explication qui s’en est suivie est criante de vérité.
Le «cortex cérébral», point faible du «diplodocus» évangélique
Sébastien Fath a précisé sa pensée et a déclaré: «ET, qui représente le Protestantisme luthéro-réformé, est un monstre tourné vers la modernité, porteur d’une image de sophistication. Il est aussi doté d’un cortex cérébral considérable, grosse tête qui renvoie à la puissance culturelle et intellectuelle de la HSP, la Haute Société Protestante. Revers de la médaille, sa peau est ridée, image du vieillissement de sa population de pratiquants, et son corps est malingre: autant la tête est énorme, c’est-à-dire beaucoup d’élites, autant le corps est frêle, c’est-à-dire peu de paroisses nombreuses, peu de temples remplis de fidèles». L’image du diplodocus, choisie astucieusement pour représenter le milieu évangélique, inverse quant à elle la donne! «Le diplodocus évangélique renvoie à un primitivisme revendiqué. Sa temporalité préférée est celle de l’Eglise primitive, celle des premiers chrétiens, qui est à l’histoire de l’Eglise ce que l’ère jurassique est à l’histoire des quadrupèdes. Ensuite, son cortex cérébral ne constitue pas son point fort. Sa très petite tête évoque une fragilité culturelle et intellectuelle, peu d’élites. À l’inverse, c’est le reste du corps ici qui est énorme. Des paroisses, des églises locales nombreuses, souvent à l’étroit tant les fidèles se pressent».
Un avenir commun tout en sourire?
Les médias ont évoqué à de multiples reprises, le décalage bien réel entre le Protestantisme traditionnel et les mouvements dits de ‘’réveils évangéliques’’. L’année dernière, à l’occasion des 100 ans de la Fédération Protestante de France (FPF), le sujet ne pouvait d’ailleurs en aucun cas, passer à la trappe. Ainsi donc, comme le rapporte Sébastien Fath, «un leitmotiv revient souvent: celui du contraste, perçu parfois comme irréductible, entre ET et le diplodocus». Au regard du discours tenu par le sociologue chéri du monde évangélique, on se questionne légitimement pour savoir s’il faut passer du rire à la prospective, ou envisager sérieusement un avenir commun tout en sourire. Le «corps malingre» et la «petite tête» ne forment-ils pas en fin de compte, et contre toute attente, une entité équilibrée? C’est ce que laisse entendre Sébastien Fath lorsqu’il affirme que «le couple est loin d’être aussi dysfonctionnel qu’il en a l’air». Tout d’abord, selon lui, «ET est un peu plus costaud que l’image précaire qu’il donne. Ses muscles et sa chair sont certes un peu atrophiés - les pratiquants ne se bousculent pas au portillon - mais quand on lit les résultats du dernier sondage», ce qui est frappant dit-il, «ce sont les 26% de réformés et les 19% de luthériens», qui prouvent clairement qu’il «existe toujours, et peut être même plus qu’il y a vingt ans, une identité réformée et luthérienne fermement assumée».
Pour sa part, «le diplodocus a peut-être la tête moins étroite qu’il en a l’air. À rebours de l’image d’évangéliques ultraconservateurs qui ne se posent pas de questions, qui ruminent un anti-œcuménisme sans nuances, et sont favorables aux solutions simples d’un George W. Bush, le dernier sondage nous montre une image beaucoup plus nuancée», harangue du haut de sa chaire le spécialiste. Les médias ont déformé selon lui la réalité, en répandant l’idée erronée que les évangéliques sont la version protestante de l’islamisme. Certaines réponses du sondage sont effectivement matière à faire jaser! 49% d’évangéliques, contre 46% d’opinion contraire, pensent que l’influence politique du protestantisme aux Etats-Unis n’est pas vraiment une bonne chose, «ce qui indique une prise de distance par rapport à la politisation de Dieu opérée autour de G.W. Bush» souligne Sébastien Fath. En outre, 71% d’évangéliques affirment que la laïcité est indispensable au vivre-ensemble, et 65% d’évangéliques français pensent que le libéralisme économique devrait être plus encadré par les pouvoirs publics. «Quant au référendum de ratification de la constitution européenne», rapporte Sébastien Fath, «les évangéliques interrogés ont été 52% à voter oui». Tout cela confirme, si besoin est, que «les évangéliques ne se résument pas, loin s’en faut, à une cinquième colonne du néolibéralisme de droite dur barricadée dans un fondamentalisme rigide!». Une prise de conscience nécessaire pour un premier pas vers un avenir de meilleur augure dans les relations avec les médias, mais aussi, avec l’ensemble de la communauté des croyants.
Un avertissement sur l’identité protestante
Confirmer d’une manière indiscutable que «le protestantisme évangélique français n’est pas un duplicata du protestantisme évangélique américain, ou une excroissance monstrueuse qui défigurerait le visage protestant français de toujours», est la première mission que le sociologue Sébastien Fath a accomplie au cours de la soirée du vendredi 26 mai. Cependant, il ne s’est pas arrêté à cette démonstration, mais a tenu également à adresser une mise en garde concernant l’identité protestante. Un message qu’il a jugé indispensable à la lecture de certaines données rapportées par le sondage et pouvant provoquer quelques sueurs froides. «Le dernier sondage sur le protestantisme sonne (…) comme un avertissement sans frais pour les réformés», a-t-il dit avant d’expliquer que «le trait socio-historique principal du protestantisme, c’est l’Evangile au risque de la Parole, sur la base d’un système religieux qui place au centre, non plus une institution sainte, mais la Bible. Or cette centralité de la Bible paraît s’effondrer chez les réformés. C’est essentiellement grâce aux évangéliques que la lecture de la Bible, en France, peut demeurer attachée à l’identité protestante. Qu’on en juge: seuls 16% des réformés interrogés lisent la Bible au moins une fois par mois, contre 48% des évangéliques (trois fois plus)».
La lecture de la Bible n’est pas le seul manquement dénoncé par le sociologue. «La prière personnelle à Dieu est un autre indicateur révélateur» a-t-il affirmé. Et il partage que celle-ci «constitue aussi un trait traditionnel du Protestantisme, religion du sacerdoce universel qui n’a pas besoin de prêtre intercesseur et privilégie le dialogue direct avec Dieu. Là encore, les évangéliques paraissent bien plus protestants que les réformés. Seulement 26% des réformés prient au moins une fois par mois, contre 68% des évangéliques, c’est-à-dire pas loin de trois fois plus». Enfin, en guise de conclusion, Sébastien Fath comprend que les réformés puissent continuer à se demander comment aider les évangéliques à être plus protestants. Mais en se basant sur les résultats du sondage, il les invite cordialement à se poser une question symétrique, «plus dérangeante» à n’en point douter: «En quoi l’exemple des évangéliques peut nous aider à redevenir aujourd’hui plus protestants?». Le pasteur Marcel Manoël acceptera-t-il d'être encore «bousculé»? Les célébrations liturgiques s'exerceront-elles désormais dans des temples de jouvence? La réflexion peut sérieusement commencer.
Paul Ohlott